Administration et nomadisme

On a tu notre énervement quand Numericable nous a facturé des frais de résiliation parce qu’on n’avait ni contrat de travail ni preuve de domiciliation au Portugal pour expliquer notre désengagement. Il fallait fournir une pièce qui justifie à leurs yeux la légitimité de notre départ. Ils n’ont pas daigné répondre au courrier qui présentait notre projet ; ils ont prélevé directement sur le compte.

On a étouffé notre colère quand la préfecture a refusé d’admettre qu’elle avait commis une erreur sur la carte grise du car, nous a accusés de mensonge et imposé de sortir notre carnet de chèque pour régulariser la situation. On a obtenu les papiers, mais on attend toujours un remboursement des 300 € de trop perçu.

On a presque ri quand on a réalisé que l’assureur du car nous avait gentiment abusés en nous faisant payer un maximum pour des garanties quasi-inexistantes, sous couvert d’une offre très commerciale mais absolument illégale. 

Et puis, on a eu envie de raconter… 

Le CCAS nous annonce qu’on a été mal informés par eux (et mal orientés par la préfecture), qu’en fait, on ne peut prétendre à une domiciliation chez eux parce qu’on est mobiles et qu’on ne cherche pas « sérieusement » d’emploi. On est heureux de l’apprendre maintenant que tous les papiers sont faits!

Donc nous allons devoir ; changer l’adresse de la carte grise, modifier toutes nos coordonnées auprès des administrations et repartir de la case départ qui consiste à trouver la bonne case pour nous. 

Sauf que sans doute, elle n’existe pas! 

Nous ne sommes plus vraiment de l’Education Nationale. Nous ne pointons pas au Pôle Emploi, nous ne sommes pas allocataires. Nous n’avons pas créé d’entreprise mais nous nous levons très tôt tous les matins  pour travailler dur sur un projet qui ne nous rapporte pas de salaires. Nous avons un toit, mais pas d’adresse fixe. Nous ne faisons pas non plus partie de la grande famille des « gens du voyage ». Nous sommes entre la France et le Portugal. C’est être nulle part, c’est être partout ; c’est trop compliqué pour l'administration!

Mais et nous dans tout ça? 

Nous, on veut juste amener des films qu’on aime dans des lieux improbables pour rencontrer des spectateurs improbables. Passer un moment simple et convivial. Passer pour des rêveurs peut-être, mais pas pour des paresseux ni des profiteurs. Parce que, vraiment, est-ce trop demander que de chercher à donner du sens, à retrouver du sens?

Alors on se sent plus déterminés que jamais ; le système est aliénant, épuisant, étriqué, mais nous, parce qu’on a vu l’enthousiasme autour de nous, parce que des flammes se sont allumées, parce que des portes se sont ouvertes, on sait bien qu’au fond, il est là le chemin…